Selon le Petit Robert quotidien, le boycott est une « cessation volontaire de toute relation avec un individu, un groupe, un pays et refus des biens qu’il met en circulation ». L’irlandais Jonathan Swift va même encore plus loin en recommandant de « brûler tout ce qui vient d’Angleterre, hors le charbon » quand on veut faire référence au boycottage. Que l’on se le rappelle : le 20 avril 1990, aux États-Unis, 100.000 Haytiens ont investi le pont de Brooklyn pour dénoncer l’interdiction aux Haytiens de donner du sang sur la recommandation raciste du Center for Disease Control parce qu’ils portaient le germe du sida. Cette manifestation impressionnante avait secoué l’establishment politique américain, forçant le gouvernement américain de Georges W. H. Bush à faire marche arrière.

 

Aujourd’hui que nos congénères subissent les pires humiliations en terre voisine n’y a-t-il pas lieu de se demander où sont-ils passés ces types de compatriotes, ces nationalistes Haytiens qui plaçaient Hayti au-delà de tout, voire de leurs intérêts mesquins ? On note indubitablement une crise de désintéressement et un silence complice des élites politique, économique et ecclésiastique tant dans la diaspora qu’en Hayti depuis belle lurette face aux mauvais traitements, aux humiliations et aux violations des droits infligés à nos congénères en République Dominicaine.

Pas de boycottage, ni de manifestations de rue, aucune note de contestation et de protestation pour dénoncer les mesures barbares, arbitraires des autorités de l’Est de l’Ile allant à l’encontre des prescriptions de la Charte de l’O.N.U. et des Conventions internationales sur le droit des étrangers et des refugiés. Merci infiniment à la Société civile de Wanaminthe qui a réagi en lieu et place de nos dirigeants irresponsables et incompétents contre la barbarie inhumaine de nos voisins ! D’autres faits attestent également la démission des élites haytiennes.

Le deal Henry-Biden, par exemple, sur la déportation massive de plus de 25.000 haytiens sur la frontière Del Rio, au Texas sans procédure régulière a forcé le New York Post à écrire : « Le sale marché de Biden a vendu la démocratie haytienne pour les expulsions des migrants », citant l’envoyé spécial américain Todd Bensman. De même, l’Amnesty International dénonce : « Les migrants haytiens soumis à la torture en raison de leur race ». Pourtant, il n’y eut aucune riposte foudroyante des élites haytiennes comme si les migrants n’étaient pas leurs congénères !

Face aux violations flagrantes des droits de nos compatriotes et face aux violences et humiliations publiques flagrantes perpétrées contre eux par le gouvernement et le peuple dominicain, aucune note de protestation et de contestation n’émane des élites haytiennes. Alors, pourquoi un tel silence complice à l’égard de nos pairs ? Où est donc cette solidarité qui incarnait dans nos esprits et qui nous avait valu la glorieuse épopée de Vertières culminant à l’indépendance du 1e janvier 1804 ? Depuis quand cette déconnexion concitoyenne a-t-elle commencée ? N’est-ce pas laid, peureux et indigne aux descendants des co-fondateurs Dessalines et Pétion ?

Répondant à ces interrogations, le Dr Jean Fils Aimé pense que l’intuition géniale de l’un de ses frères résume cette problématique « Je m’en-fichisme » haytienne en une phrase, « Chez nous, en Hayti, nous avons choisi l’individu au détriment de la collectivité. Chez nous, poursuit-il, on s’inscrit dans un destin individuel plutôt que de s’inscrire dans un destin collectif ». Et le vodouologue ajoute : « Que ce soit dans la famille, l’individu prime sur les frères et sœurs. Dans la politique, l’individu s’inscrit dans un destin personnel plutôt que dans un destin de service collectif. En affaire, on a une éthique individuelle aux dépens d’une élite collective.

Est-ce surprenant que l’étranger, s’apercevant justement de cette tare, de cette vulnérabilité, de ce défaut, que l’étranger exploite cela à fond, nous empêchant contrairement à nos ancêtres, d’avoir un projet commun ? » La spiritualité vodou incarne le combitisme, l’entraide, le partage, la solidarité, l’amour et le respect d’autrui, le vivre ensemble, mais la dernière campagne célèbre dite « campagne des rejetés », en 1941 déclenchée par le clergé bréton via le Père Froisset de l’église catholique avec l’aval éhonté du président mulâtre Élie Lescot a été le dernier coup de massue au cours duquel tous les catholiques, ceux habitant la paysannerie, ont prêté publiquement serment dans les églises, déclarant qu’ils ont renoncé au vodou, parce qu’il serait idolâtrie et œuvre de Satan.

Quel crime odieux contre un peuple à qui on a enlevé son intelligence supérieure, sa spiritualité, son âme, sa culture et surtout son haytianité ! Puis, débute l’idéologie individualiste christique « Le salut est personnel » ou « Dieu reconnaitra les siens » et de l’égocentrisme de « Malheur à l’homme qui se confie à l’homme ». L’effet pervers de ces deux tares occidentalistes, au fil du temps, nous a malheureusement appris à complètement oublier la voie de nos ancêtres laquelle réside dans « Le salut est familial et collectif ». Est-ce pourquoi Claudine Michel (2006) opte pour la spiritualité vodou, laquelle « est au contraire un humanisme, un ensemble de traditions culturelles et artistiques, constituant le ciment qui rassemble tous les Haïtiens dans les moments de crise et les sauve du désespoir »?

Le christianisme, la religion dominante, depuis le Concordat de 1860, a fait de la majorité de ce grand peuple des égoïstes, des jaloux, des aigris, des haineux, des inhumains et surtout des complexés. Comment donc y remédier ? De tels comportements nettement contraires à ceux de nos ancêtres incitent Joseph Pierre Léonard à prôner « un retour vers la religion des ancêtres, la religion des Haytiens qui est le vodou ». Tout compte fait, une telle démarche holistique requiert tout un réapprentissage dans la pensée haytienne a compris le docteur-vodouologue Jean Fils-Aimé en écrivant : « Nous devons réapprendre à replacer la collectivité au-delà de l’individu. Nous devons réapprendre à replacer les intérêts communs au-delà des intérêts personnels.

Nous devons réapprendre à nous inscrire chacun pour soi dans un destin collectif plutôt que dans un destin individuel ». Dans la spiritualité vodou, le peuple haytien est un et indivisible. Quand d’autres pays tels la République Dominicaine, les États-Unis, la France ou le Canada, humilient, maltraitent ou assassinent un haytien, on le fait à toute la nation. Quand un gouvernement haytien, à la solde de ces nations malveillantes, nie le devoir d’assistance à un peuple en danger, il crée ipso facto un crime d’inhumanité, et les élites nationales, d’une seule voix se doit de lui demander des comptes. Pourquoi un tel silence des élites alors que des ressortissants de la mère-patrie sont en danger?

Édito#423, Le Novateur, 9 décembre 2022

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